Face à une situation de crise, qu’elle soit consécutive à un accident mortel ou grave, à une agression, à un braquage ou encore à un décès sur le lieu de travail, les témoins directs et indirects développent dans 70 % des cas une réaction de stress aigu péri-traumatique selon l’Institut de Victimologie. Cet état de stress peut évoluer dans 15 à 35 % des cas en état de stress post-traumatique (ESPT) (Duchet, 2006). L’enjeu est alors de prévenir l’apparition et/ou la gravité de ces différentes symptomatologies. Se pose alors le choix crucial des modalités d’intervention psychologique post-immédiate, c’est-à-dire dans les heures ou les jours qui suivent l’incident. Notre expertise dans ce domaine nous amène à proposer – dans une démarche préventive – des interventions sur le lieu du travail. La raison de ce choix d’être « physiquement présent » sur le terrain est triple.

La première tient au fait que les personnes aux prises de cette situation se trouvent en difficulté pour formuler une demande d’accompagnement psychologique et se saisir – dans l’immédiateté – d’un numéro vert (Kaouane, 2012). Dès lors, la nécessité d’assurer auprès des salariés notre « fonction de sollicitation » s’impose (Alvarez, 1992) en allant au-devant d’une demande qui peut parfois difficilement émerger du fait des effets contingents à une situation de crise. Effectivement, suite à la rencontre avec le « réel de la mort », il peut en résulter des états de sidération, de désorganisation psychique, de distorsion temporo-perceptive, des symptômes neurovégétatifs mais aussi des sentiment de honte, de culpabilité et d’impuissance (Ponseti-Gaillochon et al., 2009) susceptibles de provoquer « la défaite de la pensée » (Marzano, 2007, p. 964) avec comme substrat neurobiochimique une augmentation brutale des glucocorticoïdes – marqueurs de stress – pouvant induire une inversion de l’activité de l’hippocampe et de l’amygdale, structures cérébrales impliquées dans les processus émotionnel et de mémorisation.

Mr A. -victime d’un accident grave – s’est cru mourir. Il entend de manière lancinante la phrase de son collègue présent au moment de l’accident énoncer : « c’est fini » générant des difficultés de concentration et des troubles du sommeil. Mr A. ne parvient pas à se dégager de ce souvenir traumatogène où il s’est senti « abandonné du monde des vivants ». Mr A. n’a alors pas pu se saisir du dispositif de soutien psychologique en ligne. Il a été nécessaire d’aller au-devant de sa demande pour lui signifier qu’il n’était pas « abandonné » afin de le réinscrire parmi les « vivants » et l’accompagner progressivement dans sa reprise de poste.

La seconde raison qui nous incite à privilégier une intervention post-immédiate sur site est de prendre en considération non pas le seul niveau individuel de l’impact possiblement traumatogène, mais aussi le niveau collectif. Aussi, proposer des espaces de parole pour les témoins directs, les témoins indirects et soutenir l’encadrement dans la gestion de la crise, permet de renforcer la cohésion entre les salariés par le truchement d’identifications croisées. Mais surtout, en favorisant l’expression de chacun – dans l’ici et le maintenant- il s’agit de réduire de manière préventive la portée émotionnelle et traumatique de la crise par la création d’un espace contenant les excès d’excitations psychiques, un « pare-excitation » (Lebigot & Priéto, 2001b ; Ponseti-Gaillochon et al ; 2009, Dejours, 2009 ; Louville et Duchet, 2006 ; Crocq, 1992 ; Assoun, 2004).

Suite au décès accidentel de l’un de leurs usagers et à la mise en examen de leur collège, plusieurs professionnels présentent des manifestations d’un stress aigu avec notamment une agitation anxieuse, des troubles du sommeil, des réminiscences, des crises de larmes… En groupe de parole, ils pourront évoquer leur sentiment de solitude face à cette situation traumatique. En partageant en groupe leurs impressions et ressentis, chacun trouve en l’autre quelqu’un de « semblable et différent » par ses réactions ; réactions dont l’intensité est difficilement comprise par leur entourage proche.

Enfin, sans notre présence post-immédiate sur site, nous ne pourrions alors tenir compte du langage infra verbal. Or, en état de choc, certaines personnes ne peuvent verbaliser leur vécu et s’approprier – à cet instant – un soutien psychologique en ligne. Seul leur corps parle pour témoigner de leur souffrance : tremblements, sueurs, agitation motrice, forte labilité du regard, posture de repli, attitude prostrée…

« L’essentiel de ce que nous avons à dire est communiqué par notre corps, à notre insu. Si nous devions empêcher les échanges para verbaux en supprimant les postures, les gestes, les mimiques et les tremblements de la voix, nous ne pourrions rien comprendre puisque la transmission par les mots représente à peine 35% du message ! » (Cyrulnik, 2004, p. 130-131)

Dans ce cas de figure, notre présence physique est nécessaire pour amener progressivement les personnes en état de choc, à se « resituer progressivement dans l’espace et dans le temps après l’événement (…) par la mise en place des gestes de réconfort et des mots simples » (Ponseti-Gaillochon et al ; 2009).

Mr C. a été témoin de l’accident grave de son collègue. Mr C. se défend de parler de son ressenti et préfère « penser à autre chose » et pense qu’il « gère » la situation. Pourtant, Mr C. conserve une posture de repli, ses bras étant maintenus croisés. Son regard est fuyant et des larmes lui montent aux yeux quand il entend ses collègues évoquer cet accident et l’état de santé de leur collègue dans le cadre du groupe de parole. Il est alors nécessaire d’inviter Mr C. à s’exprimer en entretien en face à face…

Notre qualité de présence soutient l’humanisation de notre accompagnement psychologique en situation de crise. Après avoir rencontré les témoins, nous nous engageons ensuite à mettre en place un dispositif d’accompagnement en ligne avec le même psychologue intervenant.

A. Rouillon

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